Anonyme

Il y a maintenant une décennie, la Cour suprême du Canada a interdit au Service de Police de la Ville de Montréal (SPVM) d’utiliser la tactique de la « souricière » consistant essentiellement à coincer une manifestation entre deux coins de rue pour procéder à une arrestation de masse, et ce, après l’usage intensif des matraques. Depuis lors, le SPVM s’est, à de nombreuses reprises, retrouvé désemparé face à nos manifestations bien organisées et refusant de se faire imposer des limites à leur rage. Le jour de la Terre en 2024 en est un exemple très éloquent. La brutalité policière a donc dû se réinventer.
Le récit d’une punition collective
Une des multiples facettes de ce renouveau est la tactique employée le 22 novembre 2024, lors de la manifestation de soir contre l’OTAN. Après un échec cuisant à contrôler la manifestation, le SPVM s’est brièvement retiré. La manifestation a poursuivi, alors, son chemin vers le Palais des Congrès, où une manifestation de rage collective a pris lieu, sans aucune intervention policière.Â
Après cet éloignement, la police a formé un cordon qui a forcé un virage à droite. Tout de suite après, le SPVM a foncé. Les premières grenades lacrymogènes ont commencé à voler, le poivre était distribué comme à un souper de famille de 40 cousin.e.s et les policier.ère.s ont commencé à taper sur leur bouclier en gueulant leur classique « BOUGES, BOUGES! ». La confusion installée et l’unité de la manifestation rapidement rompue, le dispositif était prêt pour la punition collective : « le tunnel de matraques ».
Habituellement et pour bien paraître, le SPVM préfère laisser la chance aux « bons manifestants » de s’en aller une fois que les grenades lacrymogènes commencent à voler, elle fait quelques arrestations ciblées, et balance des grenades lacrymogènes jusqu’à la dispersion. Ce ne fut pas le cas ici, probablement à cause d’un support croissant des foules envers les actions autonomes, la « casse ». Pour les punir, elle a guidé les manifestant.e.s vers une rue dans laquelle il n’y avait pas de ruelles, pas de commerces ouverts, pas d’échappatoire. L’anti-émeute continue à charger l’arrière de la foule, réussissant ainsi à faire courir les manifestant.e.s. Celleux qui tentaient de se réfugier sous des devantures de magasins ou de quitter la manifestation par les rares corridors de sortie se sont fait rattraper par l’anti-émeute et contraindre à rejoindre à nouveau la manifestation. Bien évidemment, tout ça en ne ratant pas une occasion de brasser et matraquer un peu tout le monde.
Après seulement 3-4 minutes, les manifestant.e.s, encore au pas de course, affaibli.e.s et épuisé.e.s, se firent pousser brutalement par la police sur les murs de bâtiments, l’anti-émeute criant des instructions contradictoires et punissant celleux qui n’obéissaient pas ou comprenaient mal ces instructions, dans une poursuite sans fin au travers de ruelles étroites. La manifestation finit donc par mourir à petit feu, avec un nombre important de blessés, trois arrêtés, dont une personne présumée avoir mis une clôture dans le chemin de la charge de l’anti-émeute, criminalisant ainsi l’auto-défense.
Un SPVM sanguinaire
Et alors? La brutalité policière, ce n’est pas nouveau pour la gauche, elle y survivra. Mais les éléments sont réunis pour qu’on puisse parler d’un changement de paradigme. Le SPVM, en guidant la manifestation vers une zone sans issue, n’était pas réellement intéressé par la cessation des actes criminels ou la dispersion de la manifestation. Si c’était le cas, il aurait laissé tranquille toute personne cherchant à quitter la manifestation. On peut donc observer un décalage entre le discours de presse du SPVM et le discours prononcé par leurs matraques.
En effet, la légitimité politique de l’anti-émeute est basée sur une mission de contrer… les émeutes, justement. Iels ne sont pas supposé faire quoi que ce soit aux « bons manifestant.e.s » n’ayant rien à se reprocher. Dans les faits, iels se préoccupent rarement des victimes collatérales dans leur sainte croisade contre les « voyous ». Mais ce « tunnel des matraques » montre que le SPVM se sent assez confiant dans sa légitimité politique pour taper du manifestant à loisir, même s’il serait très aisé de prouver l’intention de punition collective derrière ses actes. Mais encore faudrait-il que les médias de masse soient prêts à mettre en lumière et à blâmer le SPVM…
Fort heureusement, en raison du grand nombre d’étudiant.e.s en grève, et grâce à des formations radicales de mobilisation et de sécurité en manifestations, une bonne partie de la relève présente à la manifestation était bien préparée, alerte et proactive. On ne pourra jamais assez saluer l’importance de ne pas laisser le discours sur les manifestations et les luttes uniquement à la classe politique et médiatique. Le travail de mobilisation d’associations étudiantes (pas si) éloignées, bien que souvent vu comme « une grosse perte de temps », a permis aux connaissances militantes d’être partagées correctement, pour une fois.
Alors que faire? Eh bien, dans les limites de ce qui est acceptable politiquement, il faut arriver à rassembler plus de manifestant.e.s. Les nombres de manifestant.e.s du mouvement étudiant atteignent rarement plus de 500 étudiant.e.s, systématiquement depuis 5 ans. Il s’agit d’un problème d’une gravité qu’on peine à réaliser. Non seulement ça réduit notre légitimité et notre force politique, mais ça nous rend plus vulnérables à la brutalité policière. Effectivement, le SPVM risque moins son image si moins de témoins sont présent.e.s… Il faut simplement garder en tête que quelques milliers de manifestant.e.s pacifiques de plus ne changeront pas le cours de l’histoire. Les manifestant.e.s doivent être prêts à se défendre si attaqué.e.s injustement!
Dur lendemain
Quels constats tirer? La gauche montréalaise devra maintenant composer avec un SPVM beaucoup plus prompt à la punition collective et la brutalité policière ouverte et publique. L’hésitation du SPVM à intervenir dans les campements pro-palestiniens est terminée, il faudra se préparer mentalement et physiquement au pire, à chaque manifestation dérangeante. D’un autre côté, la manifestation a été un beau succès mitigé : d’un coup, tout le monde parlait de l’OTAN! Finalement, il faut continuer le travail déjà bien entamé des réflexions visant à prolonger la durée des manifestations, indépendamment de la volonté de la police : « tendre l’autre joue » face à la violence policière est une pensée qui nous met tous en danger. Face à un SPVM sanguinaire, nous devons résister!