L'Autre

La culture de la sécurité est l’un des outils les plus importants pour se protéger de la répression, mais elle peut aussi se retourner contre nous et devenir elle-même une alliée de la répression.
De manière large, la culture de la sécurité désigne l’ensemble des pratiques courantes des milieux militants visant à contrer la répression et plus particulièrement les infiltrations ou les indicateurs. Cela mène à des pratiques courantes, comme ne pas parler des actions passées et à venir ou ne pas révéler les informations personnelles de ses camarades. Cet article ne vise pas à expliquer les bonnes pratiques de la culture de la sécurité, le nombre de zines et guides écrits à ce sujet est suffisant, il vise plutôt à mettre en garde contre certaines dérives.
À une époque où nous nous promenons presque toustes avec des micros dans nos poches, une sensibilité à la surveillance peut flirter avec la paranoïa. Si la pratique de ne pas apporter d'appareils électroniques à une action risquée ou une réunion sensible est parfaitement raisonnable, il faut tout de même savoir que les mandats de surveillance électronique sont difficiles à obtenir pour la police et doivent être liés à des personnes et des infractions précises. Simplement être anarchiste ne suffit donc pas pour être mis.e sous écoute. Cette impression d’être constamment sous surveillance peut mener des camarades à agir comme si iels l’étaient réellement, ce qui accomplit la mission de la police de perturber nos vies sans même utiliser leurs ressources. Il est également clair que cette impression d’être constamment observé-e est profondément néfaste pour la santé mentale et contribue à l’épidémie de burnout militants.
En dehors du cas de la surveillance électronique, la peur constante d’infiltration policière dans nos milieux mène certain-e-s camarades à craindre toute nouvelle personne voulant s’impliquer par peur que ce soit un-e agent-e infiltré-e. Bien que de telles infiltrations aient déjà eu lieu au Canada (par exemple au G20 de Toronto), il est bien plus simple pour la police de soutirer des informations à des camarades arrêté-e-s. Et en accordant trop d’importance à ces infiltrations, nous en venons à nous méfier de nous-mêmes.
En craignant les personnes qui veulent joindre nos rangs, nous en venons à les décourager de s’impliquer, mais nous pouvons également les mettre en danger quand iels décident de participer à une action en n'en connaissant pas les risques. De la même manière, bien qu’annoncer à l’avance des actions illégales est une mauvaise idée, publiciser des actions directes comme étant des manifestations calmes est contraire à la sécurité collective. En agissant de la sorte, les personnes qui ont planifié l’action sont en effet protégées, mais mettent à risque à la fois les membres plus vulnérables face à la répression et celleux qui n'étaient tout simplement pas préparé-e-s. Ce phénomène mène à une utilisation des nouvelleaux camarades comme chair à canon en attendant qu’iels soient jugé-e-s suffisamment dignes de confiance pour être mis-es au courant.
Cette hiérarchisation des militant.e.s crée également des dynamiques de pouvoirs néfastes où le pouvoir et le savoir se concentrent en quelques personnes, les rendant indispensables au mouvement, et très difficilement critiquables. De cette manière, de nombreux-ses agresseur-euse-s ont pu éviter les conséquences de leurs actions en utilisant le capital social de leur statut de super-militant.e.s pour ostraciser leurs victimes. En dehors de ces cas graves, ces personnes peuvent tout simplement se mettre à prendre toute la place dans nos communautés, empêchant aux militant.e.s avec moins d’expérience de développer leurs propres opinions et tactiques.
En conclusion, voici quelques conseils pour rester sécuritaire sans dériver. Premièrement, n’utilisez simplement pas de moyens de communication électroniques, même encryptés, pour discuter d’actes illégaux ou risqués. De cette manière, vous n’avez pas à vous soucier de la surveillance électronique et si la police intercepte des photos de votre chat, grand bien leur fasse. Deuxièmement, connaissez vos camarades et accueillez les nouvelleaux avec bienveillance. Le moyen le plus efficace d’éviter les infiltrations demeurera toujours une communauté forte et unie. Troisièmement, ne suivez pas aveuglément les personnes avec plus d’expérience. Informez-vous avant de participer à une action et décidez si le niveau de risque est acceptable.
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1. Les personnes échangeant des informations aux corps policiers contre des récompenses ou des peines plus clémentes.
2. De 2009 à 2010 des policiers se sont infiltrés dans les organisations militantes ontariennes et ont notamment contourné des questions sur leur passé en détournant les principes de la culture de la sécurité.
3. Évidemment, cela ne s’applique que dans le cas d’une action prévue et non un geste spontané.
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